Le noir et blanc va bien au Borinage
Les décors grisâtres et laborieux du Borinage n'ont pas souvent inspiré les auteurs de bande dessinée. C'est pourtant tout naturellement que le Montois Philippe Drumel, fils et petit-fils de Borains, s'en est imprégné pour composer les quatre courts récits publiés autrefois dans le magazine («A suivre ») et qui se succèdent désormais dans «Les Indes noires», l'album qu'il vient de faire paraître aux éditions de la Cafetière (1).
Le Borinage de Drumel enfant était d'abord une terre de vacances: en Afrique avec ses parents jusqu'à l'âge de douze ans, il ne revenait à Cuesmes, chez ses grands-parents maternels, que durant les mois de juillet et d'août, et pour se livrer à d'improbables safaris sur les terrils ou pour succomber à l'exotisme intriguant des corons et des châssis à mollette, à la gouaille couleur locale ou plus italienne des mineurs du coin. C'était son bout du monde. Ses Indes à lui dont il exportait les légendes jusqu'au Congo.
Mes grands-parents habitaient au 152 de la rue Hector Delanois, explique-t-il. Il y a toujours là un pâté de trois maisons ouvrières qu'à ce qu'ils m'avaient dit, mes arrière ou arrière-arrière-grands-parents avaient construites de leurs mains, fabriquant eux-mêmes les briques, avec cette terre à charbon rouge sombre de sang cuit qui annonce les murs du Pays noir, dans une briqueterie toute proche. Philippe Drumel s'en excuserait presque : il lui arrive souvent encore d'aller flâner par là, d'y respirer l'air de sa jeunesse, d'y écouter comme s'ils ne s'étaient pas évanouis les bruits de son enfance.
Les planches en noir et blanc — quelles autres couleurs possibles pour évoquer le Borinage du milieu de ce siècle?— évoquent donc souvent des coins de Cuesmes et des personnages qui ont marqué la vie de l'auteur comme Jules Williame, ce grand-père porion, qui a pris les traits de William Alligue. Mais Philippe Drumel a évité le piège de l'évocation sociologico-historique un peu barbante. Jamais très éloignés de l'Estaminet — numéro de téléphone 421 — où ils se croisent et se recroisent, les personnages des «Indes noires» rêvent, fantasment, aiment et surtout se disputent, mais pour ce qu'ils sont : de parfaits anti-héros confrontés au fond de la mine, a l'occupation allemande et à l'immigration italienne.
Je ne suis pas nostalgique de cette époque, souligne encore le dessinateur. Graphiquement, elle est intéressante à exploiter. Mais, pour le reste, je montre que le quotidien de ces gens était surtout fait de ragots, de vieilles jalousies et de querelles personnelles, très éloignées en fait des images de fraternité et solidarité qui auraient été omniprésentes selon certains. Je brise quelques idées reçues: là comme ailleurs, on n'aimait guère l'autre, et surtout l'étranger...
L'album bouclé, Philippe Drumel espère qu'il vivra sa vie. Et pas seulement dans les librairies des grandes villes spécialisées en BD: «Les Indes noires» devraient aussi être disponibles dans les magasins de quartier, les bureaux de tabac et pourquoi pas les bistrots du Borinage, du Valenciennois ou du Centre. C'est en tout cas le vœu de l'auteur.
ERIC DEFFET. LE SOIR (Belgique) 5/11/99
| Novembre 2009 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | ||||||||||
| 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | ||||
| 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | ||||
| 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | ||||
| 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | ||||
| 30 | ||||||||||
|
||||||||||